Afrique 1982 | Nativite vietnamienne | Chili1996 |
Lviv1991 | Russie 1992 | Journee mondiale de la Jeunesse


Lviv1991

Ce fut le premier vol direct Rome-Lviv dans l’histoire de l’aviation. Après deux heures et demie, le charter de l’Aeroflot atterrit sur l’aéroport de la capitale d’Ukraine occidentale. Nous constituons une compagnie bigarrée de plus de cent pèlerins : des évêques, des prêtres, religieuses et laïcs ukrainiens d’Amérique du Nord et du Sud, d’Australie, de Nouvelle-Zélande et de nombreux pays européens. Mais aussi des dizaines de journalistes, des reporters de télévision et 23 de nos collaborateurs accompagnent le cardinal Lubachivsky qui, après cinquante ans d’exil, regagne sa patrie.

Nous sommes le 30 mars 1991, quarante-cinq ans après que Staline et le patriarche Alexeï de Moscou aient donné le coup de grâce á l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine. Dix évêques, des centaines de prêtres et des dizaines de milliers de fidèles ont scellé de leur sang leur fidélité à Rome. C’est par miracle que le cardinal Slipyj survécut à dix-huit ans de travaux forcés. En 1963, il fut libéré et exilé à Rome.

C’est à lui que je devais penser pendant le vol. Vingt ans durant, j’ai été son compagnon de lutte et son ami. Pendant des années, nos bienfaiteurs ont prié ardemment et donné généreusement pour préparer la résurrection de son Eglise condamnée à mort. Je n’avais osé espérer qu’il me serait donné de vivre ce jour. C’est un des jours les plus heureux de ma vie ! Aujourd’hui, dans l’Eglise orientale, on chante les premières vêpres du dimanche des Rameaux. Avec plus de joie et de faste que la liturgie latine, le rite byzantin célèbre l’entrée de Jésus à Jérusalem. Comme jadis Jésus dans Sa ville, le cardinal Myroslav Lubachivsky est reçu avec des branches de saule et des hosannas. Saisi d’émotion, il embrasse le sol de sa patrie trempé du sang des martyrs. Commence alors le long chemin vers le centre de la ville. La foule, massée sur les terrasses au-dessus de l’aérogare, chante : « Nous voulons Dieu, c’est notre Père ». Sur des kilomètres, la route est bordée d’une chaîne de dizaines de milliers de gens. Ils agitent des branches de saule et des drapeaux ukrainiens bleus et blancs.

En colonne, nos voitures gagnent la cathédrale St Georges, rendue il y a quelques mois par les orthodoxes à ses propriétaires légitimes. Ici, des milliers de gens se sont rassemblés qui, retenant leur souffle, écoutent les paroles de leur cardinal : « en ce jour, c’est avec le père et le chef de l’Eglise ukrainienne gréco-catholique, que rentrent en Ukraine la vérité et la justice, basées sur l’amour et sur l’Evangile du Christ. Aujourd’hui, nous confessons ouvertement notre sainte foi catholique ; que nous étions, que nous sommes et que nous restons catholiques ; et qu’aucune puissance au monde ne peut arracher de nos cœurs cette foi ancestrale et ce véritable amour chrétien. »

Parle ensuite le métropolite Volodymyr, âgé de 84 ans, qui, dans les années les plus sombres de la persécution, fut, d’abord en détention, ensuite dans la clandestinité et depuis deux ans ouvertement, le remplaçant du primat en exil. (…)

Le chant Mnohaya líta (qu’il vive longtemps) n’en finit pas. Il s’applique d’abord au pape, ensuite au patriarche, puis au métropolite… et sans cesse, s’amplifiant toujours, un ouragan d’enthousiasme enveloppe la cathédrale jusqu’à ce que le soir et la nuit étendent leur main protectrice sur ce peuple si mortellement menacé.

Le lendemain matin, dans la cathédrale rayonnante d’or et de gloire, je prends part à la liturgie du dimanche des Rameaux, arraché à la terre par les chants qui font l’assaut du ciel, mais aussi avec, un peu, la peur que les murs ne cèdent sous la pression de la foule comprimée. Durant trois heures, on célèbre l’entrée de Jésus à Jérusalem, plus actuelle que jamais. La bénédiction des Rameaux se fait par seaux d’eau bénite versés par d’infatigables diacres du balcon de la résidence épiscopale sur le tourbillon des fidèles qui avancent à petits pas en tendant bien haut leurs rameaux de saule.

L’après-midi, c’est la manifestation sur la place de l’Opéra. Deux cent mille personnes s’y sont massées. Avec notre secrétaire générale, Antonia Willemsen, je fais partie des invités d’honneur. Une musique de fête et des banderoles bariolées souhaitent la bienvenue Les bâtiments portent l’empreinte de la monarchie des Habsbourg et un peu du charme autrichien plane encore sur le centre de ce qui fut jadis la capitale de la Galicie. Etant l’un des derniers orateurs, je prends la parole en allemand, relayé par un interprète, mais j’ai préparé la fin de mon allocution en ukrainien.

Je salue le cardinal et la foule immense au nom de nos bienfaiteurs : « Leur amour ne vous a jamais quittés. C’est à votre insu qu’ils vous ont accompagnés sur votre amer chemin de croix, comme Véronique et Simon de Cyrène l’ont fait quand Jésus portait Sa croix au Golgotha. »

Afin de renforcer mon exhortation, je donne des exemples concrets : « Vous avez, pour ces deux façons de témoigner pour le Christ l’exemple rayonnant de feu votre patriarche Josyf Slipyj. Je l’ai connu comme un prince d’Eglise au caractère de fer ; comme un combattant intrépide pour les droits de son Eglise ; comme un disciple de Jésus qui dut parcourir un calvaire comme peu d’autres cardinaux de notre temps le firent. Il l’a parcouru dans une fidélité exemplaire, sans haine contre ses persécuteurs, mais aussi sans dévier alors que la compromission ou la fuite pouvaient lui rendre la vie plus facile. D’autre part, il était aussi un pont vers l’orthodoxie et un pasteur né, qui a laissé les traces de son ministère dans d’innombrables prisons et camps pénitentiaires. Ainsi, il est devenu, jusque loin au-delà des frontières de l’Ukraine occidentale, dans toute l’Union Soviétique, un symbole, non seulement pour les catholiques dispersés, mais aussi pour l’Eglise orthodoxe. Imitez-le ! » (…)

Pour terminer, je raconte l’histoire du cadeau que j’ai apporté : » Il y a 35 ans, quand Josyf Slipyj était encore forçat en Sibérie, je prêchais en Allemagne. Après le sermon, un ancien soldat allemand m’apporta un précieux crucifix byzantin du 17ème siècle qu’il avait sauvé, pendant la guerre, d’une de vos églises en feu. Je lui ai promis de vous le rapporter. Voici mon cadeau ! » Et je le dépose entre les mains du cardinal profondément ému en disant : « Dieu veuille que vous puissiez, en tant que patriarche de votre Eglise et de votre peuple, comme jadis l’apôtre André, bénir avec ce crucifix, du haut de la colline de Kiev, le deuxième millénaire de l’Ukraine chrétienne ! Vous savez ce que notre Œuvre a fait pour votre Eglise, dans l’émigration comme dans la patrie. Au nom de nos bienfaiteurs, je vous promets qu’ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour vous aider, vous, les évêques, les prêtres, les religieuses, les séminaristes et les fidèles, à la réévangelisation de votre pays. » Ce fut n des plus beaux jours de ma vie.