| L'armée du Père Werenfried van Straaten Une vie
au service de la charité En memoire du fondateur de l'Aide à
l'Église en Détresse
par Jürgen Liminski * C'était un enfant. Pendant 90 ans, il a pensé, parlé, agi et réagi comme un enfant. C'était un enfant de Dieu. Toute sa vie, il a su que son Père le protégerait et qu'il allait "arranger ça". Ça, c'était l'"Aide à l'Église en Détresse", l'uvre de sa vie, cette organisation d'entraide qu'il appelait simplement "l'uvre". Comme un enfant, il s'y est consacré de tout son cur, de toute son âme et de toutes ses forces. C'était son "commandement nouveau" mis en application. Il n'épargnait ni lui-même ni les autres, ce qui correspondait aussi à son cur d'enfant. Ensuite, après la bataille, une fois qu'il avait imposé sa volonté, il le regrettait et demandait alors pardon'- là encore, comme un enfant. À Dieu, son Père, et aux hommes. Il vivait comme un enfant, il se battait comme un enfant, il mendiait, recevait et donnait tout comme un enfant. Pour peu d'autres vaut cette parole du Christ'comme pour lui: "Laissez venir à moi les petits enfants car c'est à eux qu'appartient le Royaume des cieux". Werenfried venait souvent, en fait, il venait toujours. Il vivait avec Dieu. La sainte Messe, la prière, son travail, son courrier, ses prédications, ses voyages, ses rencontres avec les papes, les hommes politiques, les banquiers'- tout ce qu'il faisait, c'était pour son grand projet : sauver les âmes, amener les hommes vers le Père, propager le règne de l'amour jusqu'aux coins les plus reculés de la terre. Seulement ainsi règnera la paix. Werenfried, cela signifie littéralement : "combattant de la paix" - tout un programme. Il se battait toujours et sans cesse, et il aimait se battre : contre les obstacles, contre la fatigue et la maladie, contre lui-même. Werenfried était conscient de ses talents, mais plus encore de ses faiblesses. À ses bienfaiteurs - jamais on ne l'a entendu parler de donateurs - il confessait : "Dieu m'a imposé une lourde tâche et Il a fermé les yeux sur mes faiblesses et mes péchés. À plusieurs reprises, Il m'a placé devant des difficultés insurmontables, pour les résoudre finalement Lui-même. Il a mis dans mon cur une confiance sans bornes qui n'a jamais été déçue. Il m'a pris beaucoup et m'a donné davantage. Et lorsque j'étais imprudent ou révolté, sans défense ou sans force, Il a prouvé qu'Il gouverne Lui-même notre uvre." C'est bien ainsi que Werenfried pensait et aimait, et c'est ainsi qu'il a aidé d'innombrables frères et surs de l'Église persécutée. Il les trouvait partout. Et partout il s'est fait leur porte-parole devant Dieu. Au-dessus des favelas de Rio, devant la grande statue du Christ qui surplombe la ville au Pain de Sucre, il s'est adressé à Lui : "Seigneur Jésus-Christ, je suis venu de loin pour m'adresser à Toi au nom des pauvres. En venant ici, j'ai pris avec effroi dans mon cur la misère de millions d'hommes. Permets-moi de Te dire que ce que j'ai vu dans cette partie de la terre est un scandale... Tu vois bien, Toi aussi, ces terribles favelas, ces bidonvilles misérables, ils progressent lentement là où la pente de la montagne ne permet pas à l'architecture moderne de s'implanter. C'est alors que les architectes de la misère peuvent bâtir, ils prennent brutalement possession des pentes. Huit cent mille pauvres vivent ici. Chassés par la faim, ils ont fui l'intérieur du pays pour chercher refuge dans la ville dorée, mais ils ont trouvé l'enfer." Werenfried luttait fréquemment avec Dieu. Comme Jacob dans l'Ancien Testament, il était aux prises avec l'ange de Dieu. "Je ne te lâcherai pas que tu ne m'aies béni." Werenfried allait même plus loin encore : ce n'était pas pour lui qu'il exigeait la bénédiction de Dieu, mais pour les innombrables pauvres qu'il voyait et qui lui demandaient son aide, et pour les bienfaiteurs qu'il rassemblait en foule autour de lui, comme une armée, dans sa lutte permanente pour atténuer la misère de l'Église. Une armée pour les pauvres. Fréquemment, d'ailleurs, les bienfaiteurs étaient eux-mêmes dans le besoin. Mais Werenfried était si proche de Dieu que leur cur s'embrasait. Comme par exemple cette veuve anglaise qui lui écrivait : "Chaque jour je prie Dieu qu'il bénisse votre uvre merveilleuse. Veuillez accepter ce don de 15 livres d'une pauvre veuve, et priez aussi pour moi. Il a fallu m'amputer d'une jambe (un cancer), et j'ai besoin de beaucoup de force pour tenir jusqu'au bout." Ou comme cette écolière de Californie, qui envoya cent dollars en monnaie, avec ce mot : "L'argent se fait rare, même pour moi. Mais je donne ce que je peux. Mes parents me disent que je devrais me payer moi-même mes vêtements. Je vous envoie la monnaie qu'on me rend quand je fais les courses. Je n'ai que 14 ans et je fais aussi du baby-sitting pour avoir un peu plus d'argent de poche. Continuez dans cette bonne voie." Ou comme ce jeune homme d'Australie, que la lettre de Werenfried dans le Bulletin émut tellement qu'il s'engagea dans l'armée de Werenfried, poussant un cri de guerre de charité qui, pour lui être personnel, vaut certainement pour bien d'autres : "Ces derniers temps, je m'occupais beaucoup trop de moi-même, de mes soucis d'argent et des choses de ce monde. Le Bulletin m'a ouvert les yeux à la misère des autres. Avec l'argent que je vous envoie, je voulais acheter un lecteur de CD. Mais je peux bien m'en passer, surtout quand je pense aux prêtres dans la misère et aux jeunes catholiques de Bulgarie qu'il faut former d'urgence." En Octobre 1999, marqué par les suites d'une attaque d'apoplexie et d'un infarctus, tel un général qui entame sa dernière bataille, souvent battu mais jamais brisé, Werenfried adressa à cette armée un ordre du jour qui est aussi une devise pour l'éternité : "Il y a soixante-trois ans, j'ai fait vu de pauvreté et donné aux pauvres le peu que j'avais. Je n'ai gardé que ma voix, pour appeler partout à l'aide, et ma plume, pour mendier. Je n'ai rien mis de côté pour parer aux imprévus. Je n'ai pas d'autre capital que votre bon cur - des curs de saints et des curs de pécheurs. La loi de l'amour s'applique à tous. Selon cette loi, vous ne devez pas fermer votre cur à vos frères dans le besoin. Allez-vous de nouveau remplir mes mains vides, pour que je puisse donner ce que j'ai promis?" En écho à des appels de ce genre lancés sur le champ de bataille de l'amour, certaines réponses furent héroïques. De France, une bienfaitrice lui écrivit : "C'est de tout cur que je vous envoie mon don. Ce n'est pas beaucoup, mais je ne peux pas faire plus pour l'instant. Ma fille a cinq enfants et son mari l'a abandonnée ; mon fils vit des allocations de chômage ; j'ai une autre fille qui est handicapée ; la femme de mon deuxième fils est en dépression depuis plusieurs mois, et je suis moi-même veuve depuis 36 ans. Dieu m'a toujours aidée, alors je veux à mon tour aider les autres, même si ce n'est pas grand-chose. Priez pour moi." Les abandonnés, les malades, les miséreux, les petits et les humbles - voilà le genre de recrues dont se compose l'armée du Père Werenfried van Straaten. Bien entendu, il y en a d'autres aussi, qui sont moins dans la misère. Ce qui compte, c'est que ces recrues répondent à l'appel de l'amour, qu'elles soient disposées à aider, à se battre dans les rangs de cette armée virtuelle. Et c'est Werenfried qui a recruté tous ces gens-là. Leurs armes sont l'amour des pauvres et le sens de la justice - des armes qui ne s'émoussent jamais : au contraire, plus on s'en sert et plus elles sont agissantes. Werenfried était né avec ces armes. L'abbé général de son ordre, les prémontrés, raconte une histoire du temps où, à l'abbaye de Tongerlo, Werenfried étudiait la théologie. Les résultats d'une épreuve intermédiaire avaient été faibles, et le professeur fit bien comprendre à Werenfried que, à l'épreuve suivante, il lui faudrait une bien meilleure note. "Combien de points me faut-il ?" demanda Werenfried. "Vingt sur vingt", répondit le professeur. À l'épreuve suivante, Werenfried avait ses vingt points et, en bas de sa copie, il avait ajouté : "Dix suffisent, le reste est pour les pauvres." Et maintenant, arrivé au terme de sa vie terrestre, il lui aura probablement fallu présenter sa copie. On peut s'imaginer cet enfant quémander à son Père : "La mort pour Toi, la vie pour les pauvres." Et, une fois encore, Dieu ne pourra pas lui refuser ce qu'il demande. Car ce fut une vie d'amour. * Jürgen Liminski est un journaliste allemand connu qui s'occupe de la politique internationale et de thèmes sociaux. |